Vies majuscules
Vies majuscules
Compte rendu de la séance de livre échange du 17 mars 2022
Vies majuscules – Emmanuel Vaillant et Edouard Zambeaux
Introduction :
Ce livre est un recueil d’environ 150 textes écrits par des personnes en difficulté lors d’ateliers d’écriture organisés dans quatorze quartiers « difficiles » répartis dans toute la France. Les auteurs qui n’ont pas l’habitude d’écrire et encore moins de se « raconter » ont été encadrés et assistés, tout d’abord pour les convaincre qu’ils avaient des choses intéressantes à raconter, ensuite qu’ils étaient tout à fait capables d’écrire et enfin pour les aider à maîtriser mieux le vocabulaire et la rédaction. Les textes publiés ont été choisis parmi quelques 500 textes récoltés lors de ces ateliers. Leurs auteurs en ont autorisé la publication. Les « auteurs » mentionnés ci-dessus sont les personnes (journalistes) qui ont eu l’idée et l’ont mise en œuvre. Une présentation de l’ouvrage a été faite à la médiathèque de Lezoux au cours du dernier trimestre 2021. A cette occasion des textes avaient été lus, les organisateurs avaient expliqué leur démarche, leurs succès et leurs échecs, quelques auteurs locaux (Billom) avaient commenté leur participation. C’est à la suite de cette présentation que la décision d’inclure le livre dans les rencontres de livre échange a été prise. Il ne s’agit pas d’un roman ou d’un document tels que nous en lisons habituellement.
Echanges :
Comme souvent la discussion débute sur le thème « j’aime – je n’aime pas ». Dans le cas de ce recueil de textes, la vérité est moins tranchée. Certaines ont trouvé le document un peu fastidieux, considérant que tous les textes racontent la même chose. Quelques unes ont peiné à le terminer, ne parvenant pas à accrocher à cette suite d’histoires courtes à la fois différentes et identiques. Une moitié environ a plutôt bien aimé. Et une majorité considère que chaque récit contient un fil conducteur identique : ce sont des personnes dans la précarité qui racontent les efforts qu’elles font pour survivre et se sortir de cette situation difficile. Une participante observe que le livre est divisé en une dizaine de thèmes. Cela va donc plus loin qu’une simple répétition du même sujet même si des redondances existent. Une autre participante précise que ce livre permet d’ouvrir la discussion sur tous les sujets tant il est vaste. Certains textes sont même poétiques. D’autres sont drôles. Ainsi celui qui commence par « Mon frigo c’est un sportif ... » qui est drôle et émouvant aussi. Par ailleurs, ce document, compte tenu de son contenu et de ce qu’il exprime, peut déranger certains lecteurs. Revenant sur cette appréciation globale en fin de rencontre, nous concluons que c’est un livre qui recadre les idées, un livre qui devrait être la lecture de chevet de tous les politiques, un livre important. On peut prendre du plaisir à le lire. Mais ce n’est pas un livre que l’on relit.
La discussion s’oriente ensuite vers la distinction entre ceux qui vivent dans les quartiers des grandes villes et ceux qui vivent dans des zones plus rurales. Tout le monde s’accorde sur le fait de ne pas opposer ruralité et urbanité. Les difficultés rencontrées sont de même nature dans tous les cas mais les approches et les solutions envisagées sont différentes et adaptées à chaque cas entre ville et campagne.
Les textes relatifs à ce quartier de Marseille que ses habitants adorent mais duquel ils sont actuellement délogés pour le plus grand bénéfice des promoteurs immobiliers sont alors cités. La question que tous se posent : pourquoi un tel gâchis aussi bien matériel qu’humain ?
Autre élément frappant, dans les quartiers le rôle des régies est essentiel. Elle procurent un emploi, une situation, même temporaire, un logement, … On perçoit qu’elle apportent un peu de sécurité, un point d’ancrage solide qui permet aux personnes en difficulté de s’y appuyer pour avancer vers des solutions plus pérennes. Des participantes indiquent que des personnes de la régie de Billom viennent aider à la médiathèque. Ce rôle des régies est primordial.
La plupart, mais pas tous, des récits mettent en scène des personnes en difficulté, en précarité. Les participants notent que la majorité de ces personnes, malgré les difficultés qu’elles rencontrent, ne sont pas pleurnichardes, ni revanchardes. Elles ne sont pas non plus exigeantes. Leur demande, leur vœu, leur recherche essentielle est tournée vers un travail qui leur permettrait de vivre, tout simplement. Contrairement aux idées reçues, elles ne demandent pas de l’argent, elles recherchent un travail, elles demandent du respect, de la considération aussi. La plupart affirment aussi l’importance des subsides versées par l’État pour passer les caps difficiles, pour survivre et continuer à espérer.
Elles ont peur avancent certains. Les autres participants rectifient : c’est l’incertitude du lendemain qui les minent et malgré tout on ressent l’espoir fabuleux qui les porte. Quand elles ont peur ce n’est pas pour elles-mêmes, c’est pour les autres, pour leurs proches.
A ce moment de la discussion le livre de Vollmann Pourquoi êtes-vous pauvres ? est cité. Il contient des portraits émouvants.
Il est notable également de constater la grande solidarité qui se manifeste entre ces personnes. Elles s’entraident beaucoup. Elles sont aussi très sensibles.
Dans leur recherche de travail pour « s’en sortir » les récits pointent deux éléments majeurs, deux éléments clé : le permis de conduire d’une part et la voiture pour se déplacer, la langue d’autre part. Ce dernier facteur concerne essentiellement les immigrés (mais pas uniquement) et il est bien décrit comme un élément essentiel pour s’intégrer dans la société (voir Orphelin des mots que nous avons discuté lors de la rencontre précédente).
Un assez grand nombre de textes pointent aussi les tracasseries administratives, les grandes difficultés à remplir des formulaires auxquels on ne comprend pas grand-chose, à trouver et fournir tous les documents dits indispensables, et bien entendu les difficultés plus grandes encore à utiliser la bureautique parce qu’on ne dispose pas du matériel et aussi parce que l’utilisation du numérique n’est pas aussi intuitive qu’on le croit. Tout cela contribue à éloigner davantage ces personnes des solutions éventuelles qu’elles recherchent désespérément.
Quelques textes abordent aussi la discrimination dont certaines personnes sont victimes. Il y a bien sûr la couleur de peau et les origines mais aussi les mères célibataires par exemple. Ceci est causé en particulier par nos clichés, nos présupposés, nos a priori. A ce sujet plusieurs récits parlent des origines, de l’appartenance à un groupe, à une culture, et du grand mal-être des personnes issues de l’immigration et qui sont à cheval, souvent en porte-à-faux, entre deux cultures sans être tout à fait de l’une ni tout à fait de l’autre, ce qui est vécu pour elles comme une forme d’exclusion. A ce sujet, la médiathèque dispose d’un document qui s’intitule Planète migrants.
Alors qu’on s’attendrait à l’inverse, les récits qui parlent de violences ne sont pas majoritaires. Et ils ont tous pour origine les personnes qui habitent dans les quartiers dits sensibles, ceux où le trafic de drogue est intense et où la population se trouve prise en sandwich entre les dealers et les forces de l’ordre. Si on se fie à Vies Majuscules, la première source d’insécurité en France est là dans ces zones de non droit où le simple citoyen est constamment pris en otage.
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