Le consentement
Le consentement
Compte rendu de la séance de livre échange du 8 décembre 2022
Le consentement – Vanessa Springora
L’autrice nous raconte son histoire personnel, son drame personnel vécu durant son adolescence. Et la première question que se posent quelques participants concerne les souvenirs. L’autrice décrit ses premiers souvenirs quand elle avait 5 ans. A-t-on des souvenirs à 5 ans ? La plupart des participants considèrent qu’effectivement on peut avoir des souvenirs précis dès cet âge. Selon certaines études les premiers souvenirs peuvent commencer dès 3 à 4 ans. Nous pouvons donc considérer que les souvenirs relatés par V Springora correspondent à une réalité vécue.
Les premiers échanges concernent la famille de V. Il nous apparaît que cette famille est fortement défaillante. La violence entre le père et la mère, l’absence et le caractère violent du père, constituent à nos yeux un entourage effrayant pour une jeune enfant. Certaines participantes ajoutent également la démission de la mère dans son rôle de mère, qu’elles trouvent inexcusable quand d’autres avancent des circonstances atténuantes pour cette mère. Cette enfance traumatisante peut-elle contribuer à expliquer ce qui arrivera par la suite à V. ? Nous sommes unanimes à considérer que l’origine des problèmes que va rencontrer l’héroïne se situe dans cette famille décomposée, sans existence, sans tendresse, dans laquelle l’enfant va grandir.
Ce schéma rappelle Betty (voir livre échange du 3 juin 2021) à plusieurs lectrices. Là aussi la jeune fille vivait dans une famille où la mère avait abdiqué.
Toutefois nos opinions divergent sur l’appréciation du rôle de cette mère. Pour certaines elle est coupable et lâche. D’autre lui trouvent des excuses, notamment sur le fait qu’à cette époque son entourage et toute la société adoptent une attitude compréhensive à l’égard des prédateurs sexuels. Nous observons que V. ne condamne pas sa mère dans le roman. Une participante ajoute que jamais un enfant n’en veut à ses parents. Néanmoins un participant s’emporte sur l’attitude du père qui lui paraît impardonnable tant ses actes sont éloignés de l’attitude d’un vrai père (absent lors des rendez-vous qu’il fixe lui-même à V., explose de colère et casse le mobilier à l’hôpital plutôt que d’essayer de comprendre et d’aider sa fille …). Pour certains, cette histoire évoque le film de Bertrand Blier Beau père.
Que dire d’ailleurs de l’entourage de la famille si ce n’est que tous les proches connaissent le prédateur et savent ce qu’il est. Mais aucun n’essaiera de prévenir V., encore moins de l’aider. Ainsi elle est déscolarisée mais cela ne semble gêner personne. L’attitude du chirurgien qui procède à la rupture de l’hymen est aussi extrêmement choquante. Cioran, l’ami, aussi est choquant quand il pousse V. à « servir l’artiste ». Cet entourage forme une sorte de cocon qui favorise l’activité du prédateur au détriment de la jeune fille.
Des participantes précisent qu’il faut aussi remettre cet évènement dans le contexte social de l’époque. A la fin des années soixante-dix, on est en pleine libération sexuelle. De plus le prédateur fait l’objet d’un véritable culte de la part des intellectuels du moment. Il est invité à des émissions télévisées de grande écoute alors même que tout le monde connaît le contenu de ses écrits. Une participante précise que dans les années soixante-dix une loi sur les relations sexuelles avec les mineurs a même été étudiée au Parlement et a fait l’objet d’une pétition. L’histoire se situe donc à un moment où les relations sexuelles sont perçues de façon beaucoup plus permissive qu’aujourd’hui. Il faut aussi se souvenir qu’alors il y avait dans toute la société des personnes « intouchables » comme le notaire, le médecin, l’instituteur, le curé, le noble … etc. et que ces personnes étaient par définition insoupçonnables.
Dans ces conditions, le prédateur choisit une personne fragile qu’il séduit puis emprisonne dans un système extrêmement pervers qui l’isole de ses amis et connaissances et qui la culpabilise. Cette situation n’est pas sans rappeler Les impatientes de Djaïli Amadou Amal (voir livre échange du 15 octobre 2021). Il semble en plus que ledit prédateur n’est pas complètement conscient du mal qu’il fait subir à ses proies. Il semble que pour lui ce soit une attitude « normale ». Le prédateur bénéficie de la confiance de sa victime et établit ainsi son pouvoir sur elle. Ce schéma relationnel dans lequel le prédateur sélectionne une enfant fragile pour se l’approprier et l’isoler dans un carcan ayant une apparence bienveillante mais en réalité déstabilisateur et pervers nous paraît à la fois universel et bien rodé. Une participante cite La petite danseuse de quatorze ans de Camille Laurens, livre dans lequel la situation des petites danseuses de la fin du dix-neuvième siècle est bien décrite avec notamment son lot d’abus, parfois encouragés par la famille de la victime. Une autre mentionne Chasseur de prédateurs d’enfants de Peter de Waele qui restitue l’expérience d’un policier chargé de poursuivre les pédophiles.
Pourquoi n’avoir pas écrit ce témoignage plus tôt ? Il faut d’abord pouvoir au moins en partie digérer les humiliations subies, ne plus être trop affectée par elles pour pouvoir décrire clairement les évènements. Il fallait ensuite que les mentalités et l’époque évoluent. L’autrice elle-même a parcouru un chemin considérable et compliqué pour parvenir à surmonter ces épreuves particulièrement dégradantes. Nous observons enfin que l’autrice a opté pour un roman ce qui
l’oblige à adopter la forme romanesque qui est différente de celle du témoignage. Ceci explique en particulier pourquoi l’héroïne se prénomme V. et non Vanessa, et le prédateur G, ce qui n’accuse personne nommément tout en désignant quelqu’un.
Du point de vue littéraire ce livre est de très grande qualité aussi bien par son style que par sa narration. Il est donc très émouvant et très pudique. Les participants ont beaucoup apprécié l’œuvre littéraire.
Une participante cite La familia grande de Camille Kouchner qui est aussi une œuvre littéraire de qualité mais qui aborde le problème par le regard externe puisqu’il s’agit là de la sœur qui décrit les sévices subis par son frère. Elle décrit bien l’époque également. Par contre ce drame-là se passe dans un environnement familial qui n’est pas défaillant comme celui de V.
Une participante rappelle que le titre du roman est Le consentement et que le sujet central de l’histoire est le consentement. Or au début de sa relation avec le prédateur V. est effectivement consentante, puis celui-ci la soumet à ses désirs et il faut du temps pour qu’elle en prenne conscience et puisse être en état de réagir (on retrouve cette soumission dans Les impatientes). A ce propos une participante cite V. « Comment admettre qu’on a été abusée quand on ne peut nier qu’on a été consentante ? ». Cette seule citation décrit bien toute l’ambiguïté de la situation et toute sa perversité aussi. Et la réponse est loin de l’évidence. Si la personne semble consentante, est-elle bien consciente de tous les enjeux avant de donner son consentement ? N’est-ce pas dans cet espace de non-dit que se situerait le mensonge susceptible de requalifier le consentement en tromperie ? Le roman pose toutes ces questions en filigrane. Il appartient au lecteur de se faire sa propre opinion.
Et chacun de se poser la question : que faire pour éviter ces situations ? Des participantes font observer que les cas identiques à celui de V. sont nombreux : Flavie Flament, Sarah Abitbol, … et que tous les milieux semblent touchés : sport, danse, télévision et cinéma, médecine, … Deux pistes se dessinent dès nos premiers échanges. La prévention d’une part, par l’information des enfants dès l’école et par l’information des familles qui peuvent et doivent jouer un rôle essentiel.
Et la prise en charge des prédateurs afin de les soigner. La sanction pénale est aussi un moyen de lutte important mais se heurte à la question du délai de prescription et à la difficulté pour les victimes à porter plainte et s’exprimer sur des faits qui les font souffrir énormément. Par ailleurs réprimer n’est pas la solution universelle à tous les maux. L’éducation semble en fin de compte l’un des moyens essentiels. Il faut apprendre à la fois la confiance et la défiance ce qui est un exercice
délicat et fragile. In fine, il apparaît à tous que l’éducation des garçons et des hommes est un levier essentiel et encore trop peu activé.
Tous les participants ont apprécié ce livre qui les a touchés, les a émus et les a fait réfléchir
On s'lit tout !
Séance du 19 février 2020
Un récit vraiment très bien écrit et très prenant [Michèle]
Avis et commentaires