Sula
Sula
Compte rendu de la séance virtuelle de livre échange du 27 mars 2020
Sula – Toni Morrison
Extrait : « Comme chacune avait compris depuis longtemps qu'elle n'était ni blanche ni mâle, que toute liberté et tout triomphe leur étaient interdits, elles avaient entrepris de créer autre chose qu'elles puissent devenir. »
Sur la forme :
- Très belle écriture, très imagée, parfois un peu absconse. La construction du roman est inhabituelle, à la fois chronologique et sous forme de puzzle comme une suite de portraits. Au début de ce livre on a du mal à comprendre les liens entre les personnages et aussi les liens familiaux entre eux, ce qui nuit à la compréhension.
- La première partie m'a paru difficile. Je m'embrouillais dans les noms de tous les personnages. J'ai trouvé ce livre très dur à lire.
- J’ai lu beaucoup de romans de Toni Morrison mais je n’avais pas lu celui-ci. J’aime son écriture dense et parfois déconcertante. C’est un roman qui se lit doucement, où l’on peut (ou doit parfois) revenir en arrière pour retrouver une précision sur un lieu, un personnage. Prendre le temps de lire.
Sur le fond :
- Ce roman se situe dans l'Amérique profonde, début du 20éme siècle, et son racisme. Cet univers n’est pas fait pour les femmes et encore moins pour les femmes noires.
- C’est un roman de femmes. Les personnages principaux sont des femmes. Seuls ces caractères-là sont davantage fouillés. Les hommes ne sont présents que parce qu’ils sont utiles à l’histoire. Leurs caractères sont assez peu détaillés et plutôt stéréotypés : pas travailleurs, lâches, dragueurs, instables … C’est aussi un roman du peuple noir américain. Il n’y a aucun caractère blanc. Les blancs sont désignés collectivement « les blancs ». Ils sont hostiles, esclavagistes, hautains, distants, violents. Ils ne participent pas à l’action.
- J’ai retrouvé ici tous les thèmes chers à Toni Morrison, que je trouve forts et indispensables dans la littérature :
- la ségrégation et ses ravages dans les corps et les âmes de celles et ceux qui tentent de survivre et de se construire une vie malgré tout
- la parole donnée à toutes les personnes de la communauté noire
- des personnages de femmes fortes, indépendantes, libres
- la puissance des sentiments comme l’amitié et l’amour maternel
- C’est une histoire violente, avec plusieurs morts, décrite avec détachement, fatalité, voire un certain cynisme. Ce ton m’a paru froid et m’a plutôt dérangé au final. En dehors de Nel et Sula, il n’y a aucune empathie entre les personnages, même les mères pour leurs enfants. Ce ton m’a rappelé Le grand cahier d’Agota Cristoff.
- Shadrak inventeur de la journée du suicide et Eva unijambiste pour qui la fin justifie les moyens : Ils sont tous au bout du bout de l'existence. Ils subsistent comme ils peuvent, ils décident de la fin de vie des autres....
- Si on perçoit bien l’importance du racisme blancs/noirs dans la vie quotidienne, j’ai été surpris par la violence interne à la communauté noire. C’est très, très, dur avec semble-t-il assez peu d’entraide, une très grande rigidité sociale, des rites à respecter, la négation de la différence, ce qui sera fatal à Sula.
- Avec un style épuré et cinglant parfois, Toni Morrison dit la violence des rapports humains quand les âmes sont massacrées. Comment garder sa part d’humanité quand des générations ont été sacrifiées pour des raisons de couleurs de peau ? Toni Morrison montre alors la cruauté des rapports humains dans la communauté noire, qui pour cela n’a rien à envier à la communauté blanche.
- C’est un roman du désespoir. Les personnages sont tous plus ou moins désespérés et fatalistes. D’ailleurs la chute finale est la recherche de l’amitié par Nel, qui s’aperçoit qu’elle a raté cette quête.
- Le roman peut être difficile d’accès pour découvrir l’œuvre de Toni Morrison, oui c’est une lecture exigeante. Toni Morrison a consacré toute sa vie à dénoncer le racisme et l’esclavage d’hier et d’aujourd’hui. « Pourquoi il y a eu tant d'esclaves emmenés de force en Amérique ? Simplement parce qu'il fallait remplacer ceux qui mouraient sous les coups, voilà pourquoi il en fallait toujours plus. Bien sûr ce n'est que par la violence et par la force qu'on peut mettre en place un tel système et je crois qu'il est inscrit dans l'ADN de ce pays et de ses habitants. » Toni Morrison, émission « à Voix Nue » sur France Culture, 11/2006. https://www.franceculture.fr/emissions/a-voix-nue/hommage-a toni-morrison
Conclusion :
- Pour moi, difficile de tirer un fil conducteur ou une conclusion à ce livre.
- Nel et Sula ne me quittent pas depuis que j’ai refermé le livre. Je suis habitée par leur détresse, leur violent désir de vie, d’avoir le droit de mener leur vie en toute liberté, et leur rage devant cette impossibilité quotidienne et sociétale. Ce roman est pour moi un cri de rage, de douleur et de vie.
- La fin semble faire poindre une revanche sur cette existence ?
- J'ai lu Sula mais je n'ai pas éprouvé le besoin de le relire, je reconnais la valeur de cet ouvrage. C'est très triste mais réaliste.
Avis et commentaires