Les années
Les années
Compte rendu de la séance de livre échange du 25 mai 2023
Les années – Annie Ernaux
Ce texte a laissé une impression mitigée à plusieurs lectrices. La première question qui est posée concerne donc l’attribution du Prix Nobel. Quelles sont les raisons qui ont poussé le jury à attribuer ce prix à l’auteur ? Ce prix lui a été décerné pour « le courage et l’acuité clinique avec laquelle elle découvre les racines, les éloignements et les contraintes collectives de la mémoire personnelle ». Elle a parfois été qualifiée d’ethnologue d’elle-même.
Cette explication nous amène à discuter la forme du roman. Certaines lectrices le considèrent comme un documentaire, ce que d’autres réfutent vigoureusement. La description des faits et évènements qui se succèdent durant les soixante année qui constituent la trame du livre plaide pour le documentaire. En revanche l’implication personnelle de l’autrice dans ces évènements, ses impressions, ses considérations personnelles sur les faits, se rapprochent davantage de la biographie. En définitive, ce livre n’est ni l’un ni l’autre et en même temps est un peu des deux. Cette dualité, cette ambiguïté, peuvent être déstabilisantes, ou a minima gênantes pour le lecteur. Celles et ceux qui sont entrés dans le « jeu » de l’autrice trouvent ce texte très intéressant. La plupart des participantes restent dubitatives sur ce livre.
Annie Ernaux a écrit d’autres textes. Tous ont une source autobiographique. Des lectrices en ont trouvé certains très intéressants, comme par exemple L’évènement dans lequel elle raconte son avortement clandestin, ou encore La place dans lequel elle parle de son père. Ces deux romans sont typiquement autobiographiques.
Il s’ensuit une longue discussion sur l’avortement. Quelques participantes racontent leur propre expérience dans ce domaine. Il est conclu que L’évènement décrit bien les sensations physiques, l’importance de l’entourage et du soutien psychologique, les émotions qui accompagnent cette démarche. « Quelle vie avaient les femmes avant nous ! » pourrait être la conclusion de cette séquence.
Nous notons également la perspicacité de l’autrice sur la vieillesse, sur le vieillissement. Les quelques pages qui y sont consacrées font l’unanimité. Et comme l’affirme Annie Ernaux, nous constatons que la vieillesse intervient aujourd’hui à un âge plus avancé qu’hier.
En remettant en perspective l’ensemble des thèmes abordés par ce livre, on peut considérer que l’évolution de la société française entre 1960 et 2006 nous est livrée à travers le regard et l’expérience de l’autrice. Une évolution importante faite de plusieurs ruptures majeures : mise à disposition de produits pour tous et mainmise du commerce sur le monde, distanciation entre les générations et allongement de la durée de vie, avènement de la communication virtuelle et solitude … De telles ruptures sont à rapprocher de la situation de la société au milieu du 19e siècle avec l’apparition du chemin de fer et la plus grande facilité à se déplacer. Certains d’entre nous ont été surpris lors de la lecture car ils n’avaient pas conscience de l’importance de ces bouleversements qu’ils ont pourtant vécus.
Une partie de l’histoire est consacrée à la politique et aux années « Mitterrand ». Pour les participants cela évoque beaucoup de souvenirs depuis le formidable espoir du 10 mai 1981 jusqu’aux interrogations qui naissent actuellement à l’examen critique des évènements de cette période. Cela provoque une discussion animée entre les participants, chacun ayant sa propre expérience et ses anecdotes. Au final, il y a accord sur un décalage assez important entre l’espoir du début et les résultats obtenus. Nous rappelons, à ce sujet, la présentation de cette période par Dominique Manotti lors de sa venue à la médiathèque, il y a quelques temps.
Nous avons noté également un passage du livre dans lequel Annie Ernaux raconte l’école de son père : 2 km de marche à pied pour s’y rendre, l’inspection des cheveux et des ongles, … etc. Cela évoque aussi des souvenirs et génère une discussion que nous avons déjà tenue lors de précédentes rencontres et qui tend à cerner ce qui a changé entre l’école d’hier et celle d’aujourd’hui. Les comportements, aussi bien ceux des enfants, que des parents ou des enseignants, ont changé. Et il existe encore des excès comme il en existait hier. Mais on final les participants ont le sentiment que les apprentissages fondamentaux se sont dégradés et qu’une fracture importante s’est ouverte au sein de chaque génération entre ceux qui savent et ceux qui n’ont pas appris/compris. En revanche, le désir des parents de faire que leurs enfants aient une meilleure vie qu’eux-mêmes semble être une ligne directrice constante.
Nos échanges se poursuivent et nous amènent à discuter du travail, des conditions de travail et de leur évolution au cours des années, puis de la médecine et de son évolution, de la formation des médecins et de la formation en général et plus particulièrement de celle des ingénieurs, des questions posées par le système de formation dans les grandes écoles, et des récentes manifestations de ces mêmes ingénieurs lors de la remise des diplômes.
En fin de rencontre les avis sur le livre n’ont pas changé. Pour la plupart c’est un livre intéressant, sans plus. Il apparaît très riche, trop riche peut-être ; son plan n’est pas évident ce qui le rend un peu difficile à suivre. Le point de départ ce sont les photos que l’autrice décrit régulièrement. Et la question s’impose naturellement : pourquoi ces photos ne sont-elles pas dans le livre ? Il reste un document riche et qui a généré beaucoup de discussions. On pourrait aussi en extraire quelques citations :
« Il était de plus en plus difficile de trouver une phrase pour soi ; une phrase qui lorsqu’on la dit en silence aide à vivre. »
« La profusion des choses cachait la rareté des idées et l’usure des croyances. »
« L’espérance, l’attente se déplaçait des choses vers la conservation des corps, une jeunesse inaltérable. La santé était un droit, la maladie une injustice à réparer le plus vivement possible. »
Avis et commentaires