La joueuse d'échecs
La joueuse d'échecs
Compte-rendu de la séance de livre échange du 31 janvier 2018
La joueuse d'échec - Bertina Henrichs
Les participants ne sont pas des fins connaisseurs du jeu d’échecs. Ce jeu, introduit en Europe par les Arabes au Xe siècle, dérive du Chatrang, jeu persan, qui vient lui-même du Chaturanga, jeu indien. Le nom des pièces n’est pas partout le même, notamment pour le « fou » qui s’appelle « bishop, soit évêque » en Angleterre.
Globalement, les lectrices s’accordent à trouver ce roman, simple, facile à lire et agréable. Il faut saluer la performance de l’auteure qui est d’origine allemande et écrit directement en langue française.
Une autre importante caractéristique de ce texte est la richesse de sa documentation. En effet, il faut bien connaître le monde des échecs pour introduire dans le récit les différentes stratégies, les combinaisons, la psychologie des joueurs d’échecs, la progression du jeu et du joueur. De la même façon, l’auteure connaît bien les îles grecques ce qui lui permet de courtes et très vivantes incises sur les paysages de ces îles. Cela rend également très réaliste la description de l’état d’esprit îlien, de l’aspect particulier des relations entre les personnes dans ce milieu fermé, ce microcosme. D’ailleurs l’étude des caractères humains est très bien faite, très réaliste, essentiellement par suggestion, par petites touches à la manière d’un tableau impressionniste. L’évolution des personnages et de leur caractère est ainsi très subtile.
Ainsi il ressort du personnage principal, Eleni, que la capacité à bien jouer aux échecs n’est pas essentiellement une question d’instruction. En effet, Eleni est une personne simple, ayant une instruction de bonne qualité mais qui reste sommaire. Les participants observent que le jeu d’échecs est proposé dans certaines écoles maternelles et que les enfants l’apprennent vite et avec succès. L’appréhension spontanée de l’espace semble être l’une de leurs qualités. La question est de savoir si la prépondérance des jeux vidéo pour les enfants plus âgés n’est pas destructrice de leurs facultés innées. En revanche, chaque membre du groupe a une expérience personnelle de ce jeu, soit qu’il n’y ait jamais joué ou qu’il ne l’ait pas compris ou qu’il ressente de la frustration à ne pas avoir su le maîtriser. Mais tout le monde s’accorde sur le fait que l’échiquier est un bel objet, parfois même une œuvre d’art.
A côté d’Eleni, le personnage de Kouros est aussi apprécié des lectrices. Ce vieux professeur à l’attitude très empathique, joue un rôle à la fois central et discret dans l’intrigue. Les participants font la comparaison avec le portrait de l’instituteur dans « La tête en friche », portrait très peu flatteur. Et chacun a connu ces deux grands types de personnalités, ouvertes et empathiques envers leurs élèves ou au contraire, fermées et autoritaires (autoritaristes serait plus juste). Cela dépeint bien à la fois la difficulté à enseigner et l’importance des savoir-être dans l’exercice de cette profession. Il est aussi fait référence au film « La joueuse » tiré de ce livre et au fait que le personnage de Kouros y est traité de façon fort différente.
L’une des clés de l’intrigue est bien la situation des femmes en Grèce, le poids des traditions et du qu’en-dira-t-on. Les lectrices observent que cela se passe actuellement et que cette situation n’est pas spécifique à la Grèce. Cette pression collective posée sur les hommes est aussi celle qui a empêché Kouros de s’épanouir dans la lecture quand il était jeune, situation courante dans la France des années 50 d’ailleurs. On est alors entièrement tourné vers le faire, le produire et le paraître. Ceux qui veulent s’en écarter et s’intéresser aussi à des choses moins concrètes sont alors vilipendés, mis au ban. Deux pages du roman sont consacrées à ce thème sans que l’auteure prenne position mais en opposant ces deux façons d’appréhender la vie.
Deux discussions s’installent alors. La première concerne la lecture qui est aujourd’hui considérée comme un élément important de l’éducation, qui est très facile d’accès (au moins dans nos pays occidentaux), et qui se trouve négligée parfois.
La seconde concerne la situation d’Eleni. Aime-t-elle Panis ? Le texte n’est pas explicite à ce sujet. Elle l’a épousé, certes, mais le roman présente bien la situation de grande solitude d’Eleni. Les lectrices rapprochent cette situation de la situation générale des femmes. Pourtant, pour certains participants, Panis a fait un important travail sur lui-même pour accepter la situation créée par Eleni. Pour d’autres, ce n’est pas Panis qui a fait ce travail mais les autres qui l’y ont conduit.
On observe d’ailleurs, au long du récit que plusieurs personnages adoptent une attitude contraire à la tradition. Ainsi, après le scandale provoqué par Eleni, Maria intervient-elle discrètement et efficacement en faveur de son employée ; Kouros apporte un soutien immédiat et important ; et c’est l’Arménien qui joue un rôle prépondérant dans le revirement de Panis (quelle est la part de volonté propre de Panis dans ce changement ?). Tous les participants s’accordent pour considérer que le moteur majeur du comportement des personnages est la fierté et l’intérêt personnel.
Le personnage de Costa apparaît, lui, comme un individu horripilant. La vulgarité avec laquelle il traite Eleni le rend antipathique. Quelques participants indiquent que sous cette carapace froide, distante, voire méchante, se cache pourtant un ami de Kouros. Les autres ne le perçoivent pas vraiment ainsi. C’est donc le caractère sombre du roman, celui qui cristallise le rejet.
Sur l’ensemble du récit la conclusion laisse un goût d’inachevé ; certains disent qu’il se termine en queue de poisson. En effet la mort de Kouros n’apparaît pas complètement nécessaire au déroulement de l’histoire. Des lectrices font observer que ce n’est finalement que le reflet de la vie qui procure des joies immenses et des peines profondes, dans le même temps. Un participant se demande s’il n’y aurait pas eu dans cette fin l’amorce d’une suite à cette histoire … (suite au décès de Kouros, Costa est « obligé » de poursuivre l’entraînement d’Eleni et de la conduire au sommet du jeu d’échecs…)
En conclusion, il est relevé que, sans le dire ouvertement, ce roman traite aussi de l’addiction laux jeux que ce soit dans l’attitude d’Eleni ou dans celle de Costa par exemple.
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