La civilisation, ma mère !...
La civilisation, ma mère !...
On s'lit tout !
Séance du 11 octobre 2019
Formidable histoire d’amour et réflexion sur l’éducation. Un très beau texte. Se lit très vite. Drôle et intéressant. [Jean-François C.]
Compte rendu de la séance de livre échange du 26 mai 2020
La civilisation, ma mère ! - Driss Chraïbi
Préambule :
Cette rencontre est la première après la période de confinement imposée pour lutter contre la pandémie due au coronavirus. Nous sommes réunis pour partie chez l’un des participants, précisément sur la terrasse car il fait très beau, et pour partie nous suivons la discussion par audioconférence. C’est une formule mixte, nouvelle, qui permet de tenir la rencontre malgré les difficultés et qui montre l’attachement des participants à ces échanges. Je tiens à exprimer ici ma très grande reconnaissance à toutes et tous.
Rappelons qu’en plein confinement, nous nous sommes limités à échanger nos impressions sur Sula de Toni Morrisson par messagerie ce qui a permis de discuter mais s’est aussi révélé un frein puissant à des réflexions plus approfondies.
Intéressant, drôle, bien écrit, facile à lire sont les premiers qualificatifs attribués à ce roman qui a plu à quasiment toutes les lectrices et lecteurs.
Le thème principal est l’éducation et l’héroïne manifeste une soif d’apprendre très intense. Alors qu’elle n’a, au départ, reçu aucune éducation autre que tenir un foyer et qu’elle a été mariée très jeune puis n’est jamais sortie de sa maison, ses fils lui font découvrir le monde extérieur et la poussent à continuer à se cultiver. Ainsi après avoir découvert son environnement, elle va s’intéresser à la lecture et à l’écriture puis elle ira étudier à l’université. Au cours de cette évolution, l’arrivée du téléphone joue un rôle important dans la mesure où celui-ci va lui permettre de discuter abondamment avec ses amies et sa famille.
Nous soulignons l’attitude des fils qui jouent le rôle d’instigateurs et de complices de l’évolution de leur mère. Cela sous-entend qu’il est nécessaire de disposer d’un environnement favorable pour apprendre. Nous observons, de plus, qu’apprendre demande du temps. Tous les participants s’accordent pour apprécier cette partie de l’histoire.
La suite du récit démontre que l’accès à la culture autorise la réflexion personnelle, le développement du questionnement et de l’esprit critique. Ainsi l’héroïne commence-t-elle par se poser des questions sur les raisons et l’intérêt de la guerre dont elle demandera l’arrêt, puis sur la présence des colons dans son pays. Ces questions sont juste posées, effleurées. Elles ne constituent pas le thème central du roman. L’auteur veut-il ainsi exprimer le fait qu’un peuple cultivé est mieux à même de se défendre face à une puissance coloniale ?
Des participants se demandent si ce texte est autobiographique. Il ne l’est pas. C’est une fiction, une œuvre imaginaire. Quelques-unes d’entre nous observent que, pour être écrit par un homme, il comprend bien le monde féminin. Certaines regrettent que le récit soit porté par les fils et non celui de la mère qui en est l’héroïne. Fait par elle, il semble que le récit aurait approché plus directement la question de l’éducation et les sentiments et bouleversements intimes que cela peut engendrer.
Nous aurions alors eu le témoignage de l’héroïne. Nous n’avons pas d’explication quant au choix de l’auteur. Nous pouvons seulement noter que le roman a été publié en 1972, qu’il est écrit par une personnalité marocaine et qu’il se déroule dans ce pays. On peut supposer qu’à cette époque il était difficile de faire parler une femme dans un roman marocain, mais ce n’est là qu’une hypothèse. En tout état de cause l’auteur a choisi de faire parler les fils du personnage principal de l’histoire.
Ce roman rappelle par certains aspects l’ouvrage de Sœur Emmanuelle sur l’Egypte « Chiffonnière avec les chiffonniers ».
La discussion s’engage ensuite sur l’actualité de ce texte qui a pourtant été écrit il y a bientôt 50 ans. La situation de départ de l’héroïne rappelle celle des femmes gitanes et des femmes dans un certain nombre de pays du Moyen Orient. Il reste donc un livre d’actualité avec ce que cette situation peut avoir de regrettable. En effet, l’histoire décrit bien comment l’éducation, la connaissance peuvent transformer et libérer la personne, lui permettre d’avoir ses propres réflexions, sa propre opinion, toutes choses qui ne sont pas à ce jour garanties à toutes les femmes dans le monde. D’une certaine façon, c’est une manière pour nous de comparer la situation en France et celle dans d’autres pays.
Un autre point essentiel est l’envie d’apprendre, la volonté manifestée par l’héroïne. Selon nos propres expériences nous avons aussi pu constater combien la volonté était nécessaire pour faire, pour avancer, pour apprendre et nous avons les uns ou les autres, déjà rencontré des personnes qui manifestaient elles aussi cette opiniâtreté sans failles. A ce moment de l’échange nous mentionnons Zahia Ziouani, cette femme issue de l’immigration et qui est devenue la première femme cheffe d’orchestre en France. Elle nous semble être un bel exemple.
En ce qui concerne les apprentissages, l’éducation, nous sommes d’accord pour considérer que l’entourage, les parents notamment, constituent un exemple et une source de motivation. Ils sont nécessaires à la réussite de l’individu, un peu à la manière des deux frères du roman.
Les participants font également remarquer l’importance de la famille, du rôle de la famille. Ce sujet fait l’objet d’un développement très intéressant vers la fin du roman. Il s’agit d’un passage essentiel de ce texte qui tend à rétablir l’équilibre familial, à démontrer son importance et magnifier le rôle de chacun des membres de la famille à la fois en tant qu’individu et en tant que partie du groupe familial. L’auteur y défend la thèse que la famille reste unie et demeure une valeur essentielle même
si chacun de ses membres, femme comprise, est éduqué et cultivé, voire même cette culture renforcerait les liens familiaux. Les participants s’accordent pour considérer ce chapitre (pages 172-174) comme l’une des parties très importantes du livre.
Le chapitre précédent celui-ci est une réflexion, le plus souvent sous forme de dialogue entre le père et la mère et entre le père et le fils, sur l’attitude de chacun. Le père se trouve désemparé devant son épouse qui a étudié et qui maintenant réfléchit et se fait une opinion par elle-même. Comme il évoque cette nouvelle épouse devant son fils, celui-ci lui répond : « Et elle, elle a un nouveau mari ? ». Ainsi débute le développement de la thèse selon laquelle chacun doit s’adapter à l’autre. C’est aussi une partie très intéressante et importante. Peut-il y avoir changement chez l’un sans que les autres changent aussi, s’adaptent ? Il ne s’agit pas d’un livre philosophique. Le développement n’est pas très long mais il a le mérite de poser et d’illustrer la question.
A la lecture de ces chapitres, certains d’entre nous se sont posé la question de l’éventuelle polygamie du père. Nous en discutons et nous accordons sur le fait que ce n’est pas le cas. En tout état de cause aucun élément de la narration ne vient en appui à cette hypothèse.
En conclusion c’est un roman qui se lit bien, une belle histoire avec des passages poétiques dont le thème central est l’éducation des femmes dans la société marocaine de la première moitié du vingtième siècle. Ce sujet reste malheureusement toujours d’actualité, sinon au Maroc, du moins dans certaines régions du monde. Il pose également quelques questions sur la colonisation, la famille. Comme le texte compte énormément d’éléments, de réflexions sur des sujets divers et variés, plusieurs participants le considèrent comme un livre à relire.
Un autre roman est cité également : La nuit sacrée de Tahar Ben Jelloun.
La fin de cette rencontre est occupée par des considérations sur l’apport des nouvelles technologies (qui nous ont permis de tenir notre calendrier), ce que chacun en attend, en espère et aussi les
limites et les frustrations qu’elles portent.
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