Un vrai dépaysement
Un vrai dépaysement
Compte rendu de la séance de livre échange du 21 mars 2024
Un vrai dépaysement - Clément Bénech
Le premier élément qui a marqué les lecteurs et lectrices concerne l’affectation des enseignants sortant d’école. On ne maîtrise pas la première affectation. Des anecdotes savoureuses sont racontées par les uns et les autres pour illustrer ce fait. D’une façon plus générale les participants observent que les lieux d’affectation sont toujours incertains, quelle que soit la profession et que dans toutes les professions, il y a des postes, des endroits, où l’on ne veut pas aller. C’est donc un fait assez général qui sert de déclencheur au roman, même s’il est exacerbé par le fait que cela concerne le Ministère de l’Education Nationale qui a la réputation d’être assez imprévisible.
Le lieu d’affectation, qui est fictif, semble situé entre Courpière et Saint Dier. L’auteur invente un nom de village : Chaudezat, aux consonances bien auvergnates. Nous considérons, cependant, que sa description du climat local n’est pas réaliste. Certes il neige en altitude dans la région mais le climat n’est pas rigoureux comme décrit dans l’histoire. L’Auvergne souffre de son image de région froide, image bien ancrée dans l’opinion générale même si elle est en partie exagérée.
Une lectrice indique qu’elle a beaucoup aimé la description de Bordeaux dans la première partie du récit. Le texte donne envie d’aller voir sur place la réalité de cette ville splendide. Une discussion s’ensuit, alimentée par les images de celles et ceux qui connaissent Bordeaux et/ou qui l’ont connue avant les transformations insufflées par le maire Alain Juppé.
Cette histoire nous semble surtout être une présentation humoristique voire provocatrice de l’opposition entre théorie et pratique. Le héros connaît parfaitement la pédagogie théorique. Il est enthousiaste et veut mettre en application tout son savoir. Mais il n’a aucune expérience et ignore tout de la pédagogie pratique. Cette opposition entre le savoir théorique et l’expérience pratique n’est pas nouvelle en littérature. Ici, elle sert de fil conducteur au roman. Nous avons tous expérimenté l’écart entre ce qui devrait être (la théorie) et ce qui est (la pratique) et cela est l’occasion d’échanges entre nous. A la fin de l’histoire, le dénouement sera heureux avec une forme de rencontre entre théorie et pratique pour le bien de tous.
Les participantes expérimentées précisent que les méthodes modernes développées dans le récit ne sont pas choquantes mais que dans la vie réelle, elles sont très encadrées et ne sauraient se dérouler comme dans l’histoire. Ces moments du roman sont caricaturaux et exagérés.
Certains pensent qu’il s’agit aussi d’opposer l’Auvergne, jugée vieillotte, à la modernité de la ville. Mais la plupart n’adhèrent pas à cette impression.
Dans le même temps, l’auteur, par l’entremise de son héros Romain et de la directrice du collège Blaise Pascal, oppose les valeurs de Jules Ferry et la pédagogie moderne. La première repose sur des principes, la seconde sur des concepts aux noms souvent grandiloquents. Ces passages sont parfois savoureux. Néanmoins l’auteur ne prend jamais position pour l’une ou l’autre des options. Au contraire, il traite l’ensemble des sujets de façon outrancière et provocatrice. Globalement l’ensemble du récit est traité de façon provocatrice et caricaturale ce qui le rend d’ailleurs, selon nous, moins crédible. Nous observons d’ailleurs que les élèves ne sont pas les personnages centraux du récit. On ne voit aucun chahut, aucune dispute, aucun des éléments et des incidents qui font la vie quotidienne à l’école. La discussion s’élargit à l’école, à son évolution, à la perte de repères et de valeurs, à l’absence de respect qui nous paraissent être les maux majeurs du système éducatif et de la société actuels. Il y a une autre facette au personnage principal. Il est issu de la haute bourgeoisie bordelaise et a été éduqué selon ses principes. Mais comme il a choisi la voie de l’enseignement au lieu de poursuivre la vocation architecturale familiale, il est d’une certaine façon rejeté par son milieu et il doit prouversa valeur personnelle à sa famille et en particulier sa mère. Pour cette raison, il avait souhaité enseigner en Guyane et il est très déçu par son affectation en Auvergne. Cette déception et son attitude peu ouverte vers les autres et le milieu rural renforcent le côté outrancier de sa pédagogie.
Nous mettons en avant aussi l’influence de la culture et des principes de la haute bourgeoisie sur le comportement des individus et en particulier le manque d’empathie pour les autres, notamment ceux qui sont considérés comme inférieurs.
Cela nous amène à évoquer une autre opposition qui se dégage du roman. Il s’agit de l’opposition entre la ville et la campagne, entre la vie urbaine et la vie rurale, entre Bordeaux et Courpière.
Certes cette opposition est moins évidente, moins violente que les autres oppositions qui ponctuent l’histoire. Il nous semble néanmoins qu’elle participe à la caricature. A ce sujet, nous nous interrogeons : que se serait-il passé si Romain avait effectivement été affecté en Guyane ? Imaginer l’histoire en Guyane génère des situations extrêmement comiques qui ne sont pas flatteuses pour le héros. Nous l’imaginons confronté aux piranhas et aux fourmis. Nous en rions de bon cœur. Nous observons également que l’auteur est né à Paris et donc, a priori, n’a pas d’expérience particulière du monde rural auvergnat, ni de la forêt guyanaise.
Dans cet ensemble de tensions, le logeur est un personnage sympathique, doté d’une grande sagesse et humanité. C’est le personnage qui (ré)équilibre l’ensemble. Il nous aide à apprécier le récit.
Nous nous attardons sur un passage qui nous a particulièrement marqué lors de la lecture ; il s’agit du passage sur l’immigration. Il est frappant d’observer comment les personnes immigrées, même parfaitement intégrées à la société française, continuent à être considérées comme des étrangers. C’est une forme de racisme ordinaire, un racisme dont personne n’a conscience mais qui est bien réel et peut être déstabilisant pour ces personnes. L’auteur décrit bien, d’ailleurs, comment les remarques, a priori sans malveillance, de Romain envers cette jeune fille dont l’un des parents est d’origine roumaine, sont déstabilisantes pour elle, et même insultantes d’une certaine façon. Dans la fin du roman, le voyage en Roumanie et l’échange avec un collège roumain viennent assouplir le propos et apaiser la tension. Néanmoins, certains lecteurs sont choqués par ce racisme ordinaire, admis et accepté par tout le monde. Au cours de la discussion qui s’ensuit, la nécessité de trouver des boucs émissaires en période de crise est évoquée. Et l’histoire nous apprend malheureusement que les conséquences en sont toujours désastreuses.
Ce passage est qualifié de sincère et émouvant, bien traité et très intéressant.
Nous observons également que les méthodes pédagogiques roumaines pour ne pas paraître très modernes semblent avoir une certaine efficacité, efficacité qui manque cruellement chez nous.
En résumé, ce roman est intéressant et nous l’avons lu avec plaisir.
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