Un paquebot dans les arbres
Un paquebot dans les arbres
Compte rendu de la séance de livre échange du 1er octobre 2020
Un paquebot dans les arbres – Valentine Goby
C’est un livre qui interpelle, un livre d’actualité. Son thème a des résonances avec le Covid, le SIDA, … Il nous rappelle la tuberculose qu’on a oubliée depuis 50 ans mais qui sévit toujours en France.
Le sanatorium, un grand bâtiment blanc qui émerge dans les arbres ; cette image rappelle a plusieurs participantes l’ancien sanatorium de Clermont-Ferrand appelé Sabourin. Les souvenirs de la vaccination BCG qui était pratiquée à l’école dans les années 60 sont aussi évoqués. A cette époque la vaccination était obligatoire. L’est-elle encore alors que la maladie sévit toujours dans notre pays ? Nous sommes tous d’avis que les vaccins ont évité un très grand nombre de malades et de décès et qu’il ne faut pas oublier cela.
Dans le même ordre d’idée, la lecture de ce roman amène à s’exclamer « Merci la Sécu ! ». A l’époque à laquelle Valentine Goby situe l’histoire, la Sécurité Sociale ne concerne que les salariés ; les entrepreneurs indépendants, comme Paulot le héros du roman, n’y ont pas accès et s’ils ne cotisent pas volontairement à des assurances de type privé, ils doivent assumer seuls les frais médicaux en cas de problème de santé. Cette situation s’avère fatale pour Paulot au moment où il doit soigner sa tuberculose et cela entraînera toute la famille dans une misère profonde. Même s’il ne s’agit que d’un roman – rappelons néanmoins qu’il est basé sur des faits réels – il souligne avec force l’importance de la couverture sociale mutualisée qui nous permet à chacun de nous soigner en tant que de besoin, sans distinction de fortune ou de position sociale.
A ce sujet les participantes évoquent le film de Gilles Perret « La sociale » qui décrit l’avènement de la Sécurité Sociale au sortir de la seconde guerre mondiale. Et l’action fondamentale d’Ambroise Croizat, le père de la Sécu en quelques sortes, est mentionnée.
Ce film documentaire illustre bien la saleté qui règne dans les hôpitaux de l’époque, tout à fait comme décrit dans le roman. Aujourd’hui nous sommes surpris qu’un lieu comme l’hôpital où l’hygiène est tellement importante puisse avoir été sale à une période antérieure. Voilà un détail qui vient souligner les progrès accomplis depuis lors, en grande partie grâce à la Sécu.
A ce moment des échanges, les participantes reviennent sur la pauvreté de la famille de Paulot, pauvreté causée en grande partie par la maladie – il faut payer les frais médicaux et comme Paulot ne travaille plus, il n’y a plus de rentrée d’argent – et constatent qu’encore aujourd’hui la maladie est trop souvent vectrice de pauvreté.
L’histoire de Paulot et de sa famille, d’abord citoyens aimés et recherchés quand ils tiennent le bar du village et qu’ils animent les samedis soirs des habitants, puis voisins délaissés, voire détestés, quand ils sont malades et pourraient contaminer les autres, montre combien la solidarité n’est pas une valeur partagée – même si elle figure fièrement au fronton de la République – par tous. Cette attitude est encore très actuelle ; en témoignent les actes de rejet manifestés à l’encontre des personnels soignants lors de la crise sanitaire récente. L’ensemble des participantes manifestent leur désapprobation et leur questionnement face à de telles attitudes. Historiquement ces attitudes peuvent être rapprochées de l’attitude de défiance des gens lors des grandes épidémies du passé (peste, lèpre, … etc.). Savons-nous vraiment être solidaires ?
Dans le même ordre d’idée la municipalité ne manifeste pas un grand soutien pour cette famille au bord du précipice, bien que cette famille ait largement participé à la vie collective avant d’être contrainte par la maladie. Les représentants de la collectivité communale ne jouent pas un rôle positif dans cette histoire.
Il reste, pour faire face à la maladie et à la misère, la cellule familiale et la solidité de cette famille. Encore faut-il nuancer le propos, Anne la fille aînée quittant la famille pour fonder sa propre famille puis se tenant à l’écart de ses parents au lieu de les aider et de les soutenir. Dans cette situation c’est donc Mathilde, la cadette, qui assure la cohésion familiale et prend soin de ses parents et de son frère. Pour tous les participants, Mathilde est une héroïne solide, attachante. Elle manifeste une activité et une volonté hors du commun afin de vivre (on devrait peut-être dire survivre), de soigner et sauver ses parents et de permettre à son frère de grandir et apprendre un métier. Dans ce roman les héros sont des gens très pauvres qui tentent de survivre au jour le jour malgré l’indifférence (au mieux) et parfois la haine (au pire) de leur entourage. C’est donc aussi un roman sur la pauvreté.Une discussion s’ensuit au sujet de la notion d’émancipation – rappelons que Mathilde obtiendra son émancipation afin d’échapper à l’enfermement voulu par les services sociaux – car dans les années 50 la majorité ne s’obtenait qu’à 21 ans et non 18 ans comme aujourd’hui (le changement d’âge de la majorité date de 1974).
Nous parlons ensuite de l’écriture du roman. Le style est simple avec des descriptions assez poétiques et des dialogues directs. Nous observons que le rythme de l’histoire est lent ; ceci étant dû au grand nombre de descriptions qui émaillent le récit. La lecture est agréable mais les lecteurs qui recherchent de l’action se sentiront frustrés.
Les échanges suivants sont relatifs à la guerre d’Algérie dont les effets en métropole sont intégrés au déroulement de l’histoire. Si historiquement la période à laquelle se situe l’action est bien celle de la guerre d’Algérie, certains considèrent que son incorporation au roman alourdit l’histoire sans lui apporter grand-chose tandis que d’autres apprécient ces références. On retrouve la question du racisme, de la haine entre les belligérants, dans cette histoire et cela rappelle des souvenirs à plusieurs lecteurs. Une discussion s’ensuit au cours de laquelle les conséquences de la guerre d’Algérie sont abordées. Cela nous ramène à Valse mémoire ou encore La civilisation, ma mère !,deux des derniers livres discutés lors de nos rencontres. Cependant tout le monde s’accorde à considérer que le parallèle qui est fait, à la fin de l’histoire, entre l’Algérie et la maladie est superfétatoire et un peu lourd. Il aurait pu être évité.
Ce roman est aussi l’histoire de l’amour d’une fille pour son père et des relations père-fille alors que celui-ci ne lui apporte pas en retour l’amour et l’admiration qu’elle lui voue. Mathilde essaie de se faire aimer de son père. C’est l’un des moteurs essentiels de son action. Cela rappelle à quelques lectrices le roman de Jean-Luc Seigle Je vous écris dans le noir. La discussion sur ce thème débouche sur le sujet de l’égalité entre les hommes et les femmes qui est largement commenté.
Enfin, les échanges reviennent sur le sujet de la tuberculose et nous remarquons que même dans les cimetières, les morts sont séparés, les tuberculeux d’un côté et les autres de l’autre. Décidément mieux vaut en pas être malade dans notre société.
Et une ultime question est posée. Si la famille de Paulot apparaît profondément isolée au sein de la société, Mathilde ne réussira à maintenir la cohésion familiale que grâce à l’intervention décisive de deux personnes : une infirmière tout d’abord qui lui apportera un soutien psychologique décisif au moment où elle tente de se suicider, puis la directrice de l’école qui la mettra dans les meilleures conditions possibles pour qu’elle puisse réussir ses examens puis son entrée dans la vie professionnelle. Le même dénouement aurait-il été possible sans ces interventions extérieures ?
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