Betty
Betty
J'ai lu & ça m'a plu!
13/06/2025
Ce roman d’initiation est inspiré de la propre vie de l’autrice. Fille Cherokee, elle a grandi avec un père indien très présent, qui a initié sa fille à une vision décalée de la réalité, de l’ordre d’un réalisme extraordinaire. A travers le personnage de Betty, on suit l’histoire de cette famille, en prise aux évènements locaux, à leur maison maléfique et attachante... Le salut de Betty viendra de l’écriture, qu’elle cache dans des petites boites qu’elle enterre. Je vous recommande cette lecture ! [Pierre]
Compte rendu de la séance de livre échange du 3 juin 2021
Betty – Tiffany McDaniel
La discussion peine à commencer. Si en aparté chacun a déjà dit quelques mots sur son ressenti après la lecture de ce volumineux roman (700 pages), l’expression en groupe ne semble pas aisée.
Alors nous commençons par un vote : qui a aimé ? qui n’a pas aimé ? Environ 1/3 d’entre nous n’a pas aimé le roman quand les deux tiers l’ont apprécié. Encore faudrait-il scinder ce groupe entre celles et ceux qui ont adoré et celles et ceux qui ont aimé certains éléments et détesté d’autres mais qui au final trouve le livre intéressant. On le voit : Betty n’est pas un texte qui laisse indifférent.
La première observation des lectrices sur le récit est l’alternance entre des chapitres au contenu très dur – certains disent même horrible – et des chapitres d’une grande beauté et d’une grande poésie. Les passages les plus durs peuvent donner envie d’abandonner la lecture car trop difficile à supporter. Puis la page suivante le lecteur frissonne d’émotion en déchiffrant un paragraphe plein de charme et de poésie.
Le sujet phare du roman est certainement la relation entre le père et sa fille. Cette relation est jugée magnifique et rappelle à quelques lectrices le film La vie est belle de Roberto Benigni. Cette relation privilégiée, très forte, très positive également, s’attachant à dédramatiser les situations, à calmer les colères, à regarder la nature et vivre près d’elle, est un élément très important du document, l’un de ceux qui lui donnent toute sa grandeur, son intérêt, sa beauté.
Il est utile de parler aussi du rapport à la nature car il a une grande importance dans cette histoire. Souvent, pour éduquer ses enfants, le père ne dit pas les choses comme elles sont, ne les présente pas de manière directe, pragmatique, ni triviale. Il raconte des histoires, sortes de paraboles qui sont censées donner un sens, une explication à la question posée par ses enfants. Et très souvent, puisant dans la culture Cherokee, ses histoires sont basées sur des éléments naturels. De plus ce père collecte les plantes avec ses enfants afin d’en faire des décoctions et tisanes qu’il vend ensuite aux gens du voisinage. Et le jardin qu’ils cultivent ensemble est un endroit clé du récit dans lequel beaucoup d’évènements se produisent. Ce jardin, sa description, les récoltes, les conserves, tous ces sujets liés à la nature occupent une place importante dans l’ensemble du texte.
Alors que nous évoquons ce qui contribue à la beauté, la poésie du texte et de l’histoire, des lectrices nous rappellent que ce livre aborde aussi beaucoup de sujets sociaux très actuels tels que la violence, le racisme et l’inceste. La violence, en particulier celle faite aux femmes, est un sujet tellement actuel que cela rappelle immédiatement à l’une d’entre nous une situation aussi inattendue que choquante. Alors qu’elle était au supermarché, rayon des fromages, et qu’elle attendait qu’on la serve, un couple est arrivé en pleine discussion et le mari a flanqué un puissant coup de pied aux fesses de son épouse, là, devant tout le monde… Celle-ci lui a dit d’une voix faible « arrête s’il te plaît » mais sans se rebeller. Tout le monde était si abasourdi par cette scène que personne n’a eu le réflexe de réagir. La violence est à la fois brutale et insidieuse et nous nous sentons souvent démunis face à elle, comme plusieurs des héros du livre.
L’inceste est très présent dans le roman et il tient lieu de fil conducteur de la psychologie des protagonistes. Nous sommes nombreux à être choqués par le mutisme des mères qui laissent faire leur mari. Des participantes font observer qu’il est fréquent dans la réalité que les mères ferment les yeux sur le comportement de leur mari. Les raisons qui peuvent expliquer cela sont diverses et se conjuguent. Tous les participants éprouvent une répulsion instinctive envers ces actes violents et dégradants.
Une participante remarque que la culture Cherokee est basée sur le matriarcat. C’est la mère qui transmet les biens et les valeurs sociales. En l’absence de filles, la transmission a été faite au fils unique (qui est devenu le père de Betty) et lui-même transmet à sa fille Betty. Une discussion sur les minorités, leurs valeurs, leurs cultures se développe entre les participants.
Un lecteur s’étonne des nombreuses références à la Bible qui émaillent le texte. Tous s’accordent pour constater que c’est très ancré dans la culture américaine. Le roman est donc influencé à la fois par la culture américaine et par la culture Cherokee. Il reste cependant très fidèle à une tradition américaine qui met en scène des personnages très noirs et des personnages très lumineux. Les exemples de Le temps où nous chantions de Richard Powers et Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur de Harper Lee sont évoqués.
Plusieurs participantes précisent que la qualité de la traduction est tout à fait remarquable. L’écriture est fluide et les thèmes alternent les moments très dures, parfois insoutenables, avec les épisodes de profonde poésie et de tendresse. Certaines lectrices trouvent une ressemblance avec le style de Steinbeck.
L’autrice, Tiffany McDaniel, est artiste visuelle. On peut trouver des interviews sur YouTube. Pour écrire Betty, elle s’est inspirée de la vie de sa mère. Nous nous posons la question : qu’est devenue Betty en vrai ? Quelle est la part du réel et de l’imaginaire dans cette histoire torturée ? L’héroïne Betty, fait preuve d’une force mentale hors du commun. Elle connaît tous les secrets de la famille (notamment les viols de sa mère et de sa sœur, mais aussi les origines et la culture de son père) et elle résiste aux difficultés de sa vie, aux drames, au racisme… C’est un personnage plutôt lumineux. Il est donc tentant de désirer faire la part du réel et de l’imaginaire.
Revenant au roman lui-même, nous nous interrogeons sur les articles de journaux qui ponctuent régulièrement le récit. Ces incises permettent de montrer le reste de la population de la ville, sa paranoïa, ses angoisses, ses comportements. Ils permettent aussi de décrire le moyen d’expression de Betty et ses sœurs.
Le comportement de la population locale est aussi dépeint au travers de l’attitude des enseignants. Sur cet aspect, le texte rappelle évidemment Impasse Verlaine.
Un lecteur a noté que le récit était émaillé de propos pessimistes sur la condition des femmes. Cela ne semble pas avoir choqué la plupart des lecteurs et lectrices.
Il observe également que chacun des frères et sœurs de Betty essaie d’échapper à sa condition de pauvreté et de solitude en s’appuyant sur un talent ou sur un rêve (devenir actrice célèbre, dessiner, compter les cailloux, écrire des textes courts…). À ce sujet, des lectrices remarquent que la mère maintient une atmosphère très stressante, par son attitude et sa propre difficulté à vivre suite à son viol par son père.
Ces échanges conduisent à discuter l’attitude du mari. Est-il naïf ? Nous ne croyons pas. Dès lors, comment peut-il ne pas comprendre les signaux du viol de sa fille ? Et comment expliquer son attitude vis-à-vis du fils violeur ? Notre opinion est qu’il a un doute mais pas une certitude, que c’est fondamentalement un homme bon, pas méchant, un brave homme en quelque sorte. Son attitude vis-à-vis du racisme conforte cette analyse. Il ne le dénonce pas, le vit comme un fait et pour ses enfants, le détourne, l’enjolive, afin qu’ils résistent à cette torture intellectuelle. Comment ne pas penser à La vie est belle de Benigni ?Notre séance se conclut sur ce constat de l’extrême dureté de certains passages.
Avant de nous quitter, nous évoquons un livre que nous avons laissé en plan : Les furtifs. C’est un récit qu’il faut décoder et cela n’enthousiasme pas la majorité d’entre nous. Au-delà du décodage, l’histoire (science-fiction) s’avère prenante. Est-elle prémonitoire ?
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