Impasse Verlaine
Impasse Verlaine
Compte rendu de la séance de livre échange du 14 janvier 2021
Impasse Verlaine – Dalie Farah
Voici un roman court et succulent, un roman violent aussi, tels sont les premiers qualificatifs que nous échangeons au sujet d’Impasse Verlaine, le livre de Dalie Farah. Nous divergeons sur le fait de caractériser ce texte de pudique ou non. En effet, s’il n’est pas à proprement parler impudique, certains passages, certaines phrases peuvent déranger le lecteur tant le propos est dur, violent, cynique parfois.
Nonobstant le sujet traité par l’autrice, le style est simple, fluide, poétique par endroits et le roman se lit aisément. Ce constat nous ramène à la question de la pudeur tant le contraste est grand entre la fluidité de la lecture et la simplicité du style et la violence du sujet traité. En effet, cette histoire nous raconte d’abord et avant tout la vie d’enfants battus, maltraités. Parmi les passages les plus emblématiques celui décrivant l’assassinat du père de Vendredi par l’armée française dans les Aurès nous paraît absolument remarquable dans son écriture.
Des participants précisent que malheureusement les enfants battus sont une situation plus commune qu’on ne le croie et ceci concerne tout type de famille. Il ne faut donc pas s’arrêter au cas des familles immigrées qui sont le cœur de ce texte. Nous observons cependant que l’intensité des violences décrites nous semble extrême et pourrait ne pas refléter exactement les réalités observées.
Deux héroïnes se succèdent dans l’histoire, l’une étant la mère de l’autre. Cette mère bafouée et battue dans son enfance reproduit son éducation sur sa fille qu’elle violente régulièrement. Cette observation est souvent rappelée par les médias et la justice dans les affaires de violences sur enfants. Nous aurions tendance à calquer notre attitude de parents sur notre vécu d’enfants.
Une participante précise que l’Impasse Verlaine existe bien à Clermont-Ferrand, que l’immeuble, les écoles et collège où se déroule une grande partie du roman sont bien réels. Ce quartier de la ville a bien été habité pendant longtemps par des familles immigrées de différentes origines. On y trouvait peu de familles françaises. La plupart des enfants de ces familles immigrées ont réussi des études solides et obtenu un métier valorisant. Il y avait souvent chez eux une volonté farouche de s’en sortir. Nous discutons alors de nos diverses expériences avec des personnes issues de l’immigration.
Une question revient de façon récurrente dans la discussion : est-ce une œuvre autobiographique ? Les participants sont divisés sur le sujet, chacun apportant des arguments dans un sens ou dans l’autre. Aussi nous décidons, si elle l’accepte, de rencontrer l’autrice à la médiathèque. Son livre pose tellement de questions que nous serions heureux de pouvoir en débattre avec elle. La médiathèque se charge de la prise de contact et de l’organisation de la rencontre.
La discussion revient sur la violence qui est le thème principal de l’histoire. Nous observons qu’à la violence physique souvent mentionnée, s’ajoute aussi la violence morale, par exemple lorsque la mère détruit volontairement la belle robe de sa fille, … etc. Cet univers violent, apparemment exclusivement violent, semble difficilement soutenable. On pourrait y ajouter encore le mariage forcé, la grossesse non désirée … Des participantes soulignent que cela décrit la condition de la femme dans les sociétés patriarcales. Nous nous accordons sur le fait que cette situation est généralisée dans ce type de société. D’ailleurs, il est indiqué dans le roman que la jeune fille est battue parce qu’elle est une fille.
Le contraste est saisissant avec la bienveillance pour les garçons. Cette bienveillance pour eux semble prendre fin avec la cérémonie de la circoncision qui a quelque chose d’inhumain. Certains participants rappellent d’ailleurs qu’en France cet acte est pratiqué sous anesthésie et sous contrôle médical.
Etre violent envers une fille parce qu’elle est une fille, rappelle aussi le film Les innocentes récemment diffusé sur Arte, en ce qu’il parle des femmes abusées.
L’héroïne est aussi une enfant qui travaille. Cette situation n’est pas conforme à la pensée
politiquement correcte actuelle. Pourtant cela ne nous étonne ni ne nous émeut. En effet, cette situation est une réalité toujours actuelle et était une situation, somme toute, assez banale pour les générations antérieures, ne serait-ce que celle de nos parents par exemple.
Il reste que dans cette atmosphère continuellement violente, l’héroïne trouve des périodes de calme, de respiration. Elle nous raconte bien comment chaque endroit, chaque moment qui échappe aux coups, à la violence, est goûté, apprécié, dégusté. Parmi ceux-ci il y a l’école où elle apprend à lire, puis la lecture qui la nourrit de rêves lesquels la font échapper à sa condition pendant un moment. C’est à l’école qu’elle se sent le plus libre. C’est l’instruction qui lui permettra de sortir de sa condition. Nous rappelons que ce sujet a déjà été abordé lors de la discussion autour du livre «La civilisation, ma mère ! ».
Aurait-elle eu les mêmes possibilités si sa mère était restée en Algérie ? Quel est l’apport de la France et de ses valeurs (liberté, égalité, fraternité) dans ce parcours ? Une discussion s’installe autour de ce sujet. Nos conclusions sont assez flatteuses. Cependant nous n’avons pas eu le temps de parler de ces personnes qui ont croisé l’héroïne couverte de bleus ou pire (une institutrice, un médecin, …) et qui ne sont pas intervenues, qui se sont tues. Dans un pays où chacun est si prompt à faire le procès des autres, en particulier des étrangers, et à leur donner des leçons de morale, l’auteur de ce compte rendu a été particulièrement choqué par les attitudes relatées dans le roman.
Un autre sujet est abordé dans cette œuvre. Il s’agit des conséquences de la guerre d’Algérie sur les relations entre les algériens et les français. L’autrice montre bien l’extrême violence de la guerre et l’altération très durable des relations entre les deux pays. Trop de cruauté et de haine accumulées de part et d’autre rendent toute réconciliation délicate avant encore de longues années. Ces évènements sont remarquablement bien décrits dans le roman.
Nous avons abordé le dernier sujet très sommairement bien qu’il soit aussi un sujet important du livre. La fillette raconte comment l’intégration est difficile pour elle. Les scènes entre élèves à l’école sont révélatrices sur ce point. Et la description du retour en Algérie pour les vacances montre à quel point, elle se sent éloignée de la culture et des valeurs du lieu de naissance de sa mère. Cette difficulté d’intégration pour la génération 2 des familles immigrées, la première qui soit née sur le territoire d’immigration, est bien dépeinte. Nous en discutons un peu et rappelons que si la différence entre les religions dominantes, l’islam d’un côté et le catholicisme de l’autre, joue un rôle non négligeable, ces difficultés d’intégration ont été vécues par toutes les familles immigrées qu’elles soient polonaises ou italiennes, puis espagnoles ou portugaises, et ensuite maghrébines. Sans apporter de solutions, le roman témoigne bien de ces difficultés.
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