Orphelin des mots
Orphelin des mots
Compte rendu de la séance de livre échange du 27 janvier 2022
Orphelin des mots – Gérard Louviot
Les participants sont unanimes à reconnaître que ce livre les a intéressés et émus. Cette biographie est très éclairante sur les problèmes que rencontrent les personnes illettrées, problèmes qu’aucun d’entre nous n’avait envisagés à leur juste importance.
Nos premiers échanges concernent le passage où la maîtresse inflige le port du bonnet d’âne à l’infortuné Gérard. Cette pratique nous paraît anachronique. Elle était d’usage à la génération précédente et tous autour de table en avons entendu parler mais aucune d’entre nous ne l’a vécue. Nous nous accordons sur le fait que cette pratique et d’une façon plus générale les humiliations ne sont pas des procédés efficaces pour favoriser l’apprentissage par les enfants en difficulté.
Il s’ensuit une longue discussion sur l’école, la mixité – plusieurs participantes ont connu les écoles de filles - , la discipline à l’école et aussi dans la vie courante, l’implication des parents et l’influence de l’éducation qu’ils donnent eux-mêmes à leurs enfants – nous observons à ce sujet un dangereux relâchement dans l’éducation prodiguée par les parents - , l’intérêt des classes de niveau pour favoriser les apprentissages indépendamment de l’âge des élèves, la nécessité de limiter le nombre d’élèves par enseignant pour bénéficier d’un suivi plus personnalisé. Des enseignantes aujourd’hui retraitées précisent que l’école n’a pas les moyens de suivre tous les élèves ; par conséquent les élèves « moyens » sont bien pris en charge quand les plus avancés sont laissés à eux-mêmes et les plus en retard simplement laissés pour compte. Il n’est pas étonnant que tant de jeunes soient en position d’échec scolaire dans ces conditions.
Gérard est un garçon intelligent mais il est mal tombé. Ni l’école ni l’institut spécialisé n’ont su détecter la dysphasie dont il est atteint. Les handicaps sont en général assez mal pris en compte à l’école. Chacune des participantes se souvient pourtant que des enseignants repéraient tel ou tel problème chez l’un ou l’autre élève (problèmes de vue, d’alimentation, de sommeil, …). Souvent les enseignants savent déceler les problèmes des enfants. Cela reste entièrement dépendant de la personnalité de l’enseignant. Manque de chance pour Gérard, personne n’a repéré son problème, tous étant convaincus qu’il s’agissait uniquement d’un manque de travail. Nous constatons que des situations de ce type existent encore aujourd’hui et que, là encore, le trop grand nombre d’élèves par classe ne favorise pas une amélioration de l’efficacité de l’enseignement. A ce propos le film Etre et avoir (sorti en 2002) qui présente une classe unique dans un petit village de Haute-Loire est cité en exemple.
Gérard n’est pas non plus aidé par sa famille d’accueil. Il y a une forme d’abandon de la part de tous ceux qui auraient pu (dû?) déceler ses difficultés. A ce stade la discussion s’engage sur le rôle des parents et l’attitude des parents aujourd’hui. Les changements entre ce que les participantes ont connu et la situation actuelle sont extrêmes. Il semble que ce soit les évènements de 1968 qui aient initié ces modifications dans l’éducation parentale et l’attitude de ceux-ci vis à vis de leurs enfants et du corps enseignant.
En conclusion, une participante constate que Gérard a eu une enfance malheureuse.
Le témoignage de l’auteur nous apprend en particulier que l’illettrisme entraîne des difficultés journalières auxquelles on ne pense pas forcément. Comment participer à une conversation quand on ne sait pas lire le journal ou les affiches, qu’on ne comprend pas le sens des informations radiophoniques ou télévisées ? Comment se repérer sur la route quand on ne sait pas lire les panneaux ? Comment rédiger un chèque pour payer un achat quand on ne sait pas écrire ? Tous ces gestes simples que nous faisons chaque jour deviennent un calvaire pour l’illettré. Les chiffres actuels font état de 2,5 à 3 millions d’illettrés en France. Cela donne une idée de l’importance du problème.
Le récit montre également combien la personne illettrée se trouve de fait, désocialisée, isolée, ce qui constitue un facteur aggravant, un frein supplémentaire pour tenter de surmonter ce handicap. La discussion sur l’illettrisme et la situation des personnes illettrées se poursuit ensuite.Une participante observe que la manière avec laquelle Gérard a passé et obtenu le permis de conduire est sidérante : il a tout appris par cœur ! C’est bien la mise en évidence de l’intelligence de la personne, même si par ailleurs elle est illettrée.
De plus, en étant maltraité, il se sous-estime, voire même se mésestime, ce qui augmente encore son handicap.
Tout cela constitue un cercle vicieux dont il est quasiment impossible de sortir. Le parcours de Gérard est donc exemplaire, et notamment exemplaire de courage et de persévérance.
Malgré tout, il n’aurait probablement pas pu se sortir de sa situation sans aide. Deux personnes ont joué un rôle essentiel : son patron et son épouse. L’attitude du patron est tout à fait exemplaire. Nous nous interrogeons sur le fait de savoir si tous les patrons auraient eu la même attitude. D’autres employeurs cités par Gérard n’ont pas eu la même magnanimité. De la même façon, toutes les compagnes de Gérard n’ont pas eu la même attitude de compréhension et de soutien. Nous remarquons aussi que sans le soutien et le concours de ces deux personnes proches (épouse et patron) il est vraisemblable que Gérard n’aurait jamais pu apprendre à lire et écrire. La volonté seule est nécessaire mais pas suffisante pour réussir.
A ce moment une participante nous raconte l’anecdote suivante. Elle passe régulièrement devant un bâtiment industriel désaffecté où « loge » une famille de gens du voyage momentanément sédentarisés. Elle a l’habitude de les saluer, voire de discuter un peu. Ce jour-là, elle s’étonne que les deux filles de 9 et 10 ans soient là au lieu d’être à l’école. Celles-ci lui répondent qu’elles n’y vont pas. Elle ne savent pas lire ni écrire. Quand elles y vont, l’enseignant les place au fond de la classe et leur demande de ne pas faire de bruit sans s’occuper davantage d’elles. En revanche elles vont parfois à la médiathèque où des membres du personnel leur apprennent gentiment les lettres et la lecture. Nous sommes unanimes à trouver cette anecdote à la fois révélatrice et exemplaire sur rôle éminemment social que joue la médiathèque.
Nous notons aussi l’influence considérable des textes chantés par Renaud dans la vie de Gérard. Il pouvait ainsi s’identifier à quelqu’un et s’inspirer des textes pour préparer son avenir. C’est un soutien considérable pour lui.
A l’unanimité nous redisons combien ce témoignage est intéressant. Il devrait être lu par les élèves, les parents, les enseignants, tant son contenu est riche de leçons de vie, de savoir-être. Il nous semble important de mieux s’occuper des personnes en difficulté de lecture et d’écriture. Il faut pour cela avoir des paroles claires et encourageantes, qui disent la situation en ouvrant l’horizon et en évitant de freiner l’initiative de l’élève. Il est indispensable aussi que la personne en difficulté ait une envie très forte de surmonter ses difficultés. Cette envie, cette volonté est indispensable. Et enfin il faut un encadrement aussi bien professionnel que familial qui comprenne et soutienne dès le départ et dans la durée, malgré les difficultés et les découragements.
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