Glaise
Glaise
Compte rendu de la séance de livre échange du 12 décembre 2018
Glaise - Franck Bouysse
Ce qui retient prioritairement l’attention des lecteurs et qui motive les premiers échanges entre les participants c’est la qualité de l’écriture de ce roman. C’est un texte fluide, envoûtant, où chaque mot compte, où aucun ne peut être retiré et où aucun ne manque. Toutes et tous ont beaucoup apprécié cette rédaction précise, généreuse et poétique. C’est ce jeu d’écriture qui permet à l’auteur de créer une ambiance lourde, oppressante, sans que le lecteur ne se lasse, ne s’effraie ni ne souhaite abandonner sa lecture. Certains d’entre nous avouent être bluffés par la qualité de ce texte, d’autres le rapprochent de l’écriture de François Cheng. La langue française est ainsi magnifiée par ces auteurs.
L’histoire se déroule au début de la guerre 14-18, au moment de la mobilisation générale. Nous sommes dans une région rurale où la vie est âpre. Ainsi éloignés du front, le contexte des combats n’en reste pas moins continuellement présent et nous suivons la vie de ces paysans durs au travail et durs au mal qui, tant bien que mal s’échinent à poursuivre le travail des hommes partis au front… et dont les familles restent sans nouvelles.
C’est dans ce contexte dramatique que les personnages évoluent et on y voit comment cette guerre peut rendre fous les hommes : fous d’angoisse pour le mari au front dont on attend désespérément des nouvelles, fous d’avoir perdu un fils trop tôt victime des armes ennemies, fous de ne pas pouvoir remplir leur devoir à cause d’une blessure … Insensiblement cette folie s’accroît, devient même une norme de vie jusqu’à l’explosion finale. Ainsi la guerre est présente, même dans ces territoires éloignés des combats.
Glaise est un roman qui fait le lien entre les tranchées et l’arrière-pays, d’où le titre.
C’est aussi dans ce contexte historique qu’est magnifiquement dépeinte la force des femmes.Les hommes partis, il ne reste qu’elles pour assurer la survie de la famille, du village. L’auteur nous fait prendre conscience de ce qu’il faut de courage, d’opiniâtreté et d’amour pour « tenir » au jour le jour malgré la dureté du labeur, malgré l’angoisse sourde de recevoir demain une « mauvaise nouvelle ».
D’une façon générale, qu’ils soient plutôt sympathiques ou plutôt antipathiques, les personnages de ce roman sont forts. La nature de la région de Salers, où est située l’action, exige des personnes fortes pour vivre. Les conditions naturelles sont l’autre facette du contexte de ce roman. Il commence d’ailleurs par une scène d’orage pour se terminer par une autre scène d’orage. Ceci rappelle à certains d’entre nous Trois saisons d’orage de Cécile Coulon.
Globalement, nous nous accordons sur le fait que, lorsqu’on a commencé la lecture de cette histoire, on ne l’abandonne pas, même si parfois elle nous donne la nausée. L’atmosphère est oppressante comme l’est toute forme de violence et ici la violence est à la fois dans la guerre et dans les haines de voisinage, dans l’incertitude, dans la jalousie, dans l’attente, dans l’injustice de perdre un être aimé quand le voisin est encore vivant (ou supposé). C’est après avoir terminé le livre qu’on éprouve le besoin de souffler et de se régénérer avec des textes plus légers. Certains participants évoquent une atmosphère similaire à Femme à la mobylette de Jean-Luc Seigle.
Il reste deux détails sur lesquels les avis divergent. Tout d’abord la conclusion. Quand certains n’ont aucun doute sur la fin de l’histoire (la mort de Joseph), d’autres n’en sont pas convaincus et restent perplexes sur le dénouement. Ensuite, le début du livre est ponctué par l’activité de sculpture/poterie de Joseph. Cela donne à l’histoire une touche d’activité artistique tout à fait charmante et dont le lecteur se prend à espérer qu’elle se développe et se découvre au fil du récit. Il n’en est rien et au contraire, les allusions à cela s’arrêtent au milieu de l’ouvrage. Certains le regrettent quand d’autres y voient l’effet de l’amour de Joseph pour Anna et parallèlement son angoisse croissante pour la sécurité de cette dernière qui éloigne donc Joseph de cette glaise qu’il façonnait de mieux en mieux.
Notre discussion s’achève sur la question du roman de territoire versus le roman de terroir. Si l’action de Glaise est bien située dans les environs de Salers, l’histoire peut être transposée, aux éléments géographiques près, dans bien d’autres régions de France. Tel n’est pas le cas des romans de terroir où l’action est inhérente à la région où elle se déroule. Nous considérons donc que Glaise est un (très beau) roman de territoire.
En conclusion, nous avons beaucoup aimé ce livre dont nous conseillons la lecture.
Avis et commentaires