Leurs enfants après eux
Leurs enfants après eux
Compte rendu de la séance de livre échange du 18 septembre 2019
Leurs enfants après eux - Nicolas Mathieu
Ce roman interpelle les participants. Ainsi chaque chapitre est accompagné d’une chanson qui lui fait écho. La lecture n’est pas aisée, fluide. Le sujet très triste et douloureux qui constitue le cœur de l’histoire en est la cause. Par ailleurs, certains trouvent qu’il y a vraiment beaucoup de drogue, d’autres trop de sexe … Néanmoins chacun l’a lu et personne ne manifeste un rejet brutal de ce livre.
Nos premiers échanges sont mitigés. Alors : est-ce cela un prix Goncourt ? quels sont les critères pour obtenir cette récompense ? L’excès de drogue, de sexe, sont-ils un reflet crédible de la réalité ?
Ces questions vont ouvrir la discussion et un débat extrêmement riche. Marie-Thérèse, qui est originaire de Lorraine (lieu où se déroule l’action du roman), raconte comment tous ces gens qui avaient rénové et modernisé leur appareil de production sidérurgique et qui se pensaient donc à l’abri des fermetures d’usines, se sont trouvés pris au dépourvu, réduits à la misère, suite à des décisions politiques et financières. La dépression est abyssale, terrible : du jour au lendemain il n’y a plus rien. Les divers plans de reconversion, de reconstruction, ne seront pas, et de loin, à la mesure des dégâts causés par le séisme de la fermeture des aciéries. Les paysages, désormais sans vie, sont tristes, très silencieux, comme morts … Il faudra attendre le début des années 2000, soit une trentaine d’années, pour voir la remise en état et la rénovation de la région. A l’extérieur de la région concernée, nous n’avons pas eu totale conscience de ce désastre humain. Serions-nous passés à côté d’une chose aussi essentielle ? Le contenu de l’histoire nous met en alerte.
D’autres participants rapportent des zones de grande misère sociale, dont certaines sont très proches de nous. Nous côtoyons cette misère sans plus nous en rendre compte. Les travailleurs sociaux sont peut-être les seuls qui puissent témoigner de ces situations. Cette misère sociale s’accompagne toujours de violence, d’une grande misère intellectuelle, auxquelles la malchance s’ajoute souvent. Dès lors seules deux solutions semblent s’offrir : la décadence ou l’exil, rester et sombrer dans la misère ou bien partir. L’infinie tristesse physique et morale peut même pousser au suicide, solution ultime.
Ainsi replacé dans la réalité historique, le thème du roman prend une nouvelle dimension. Le vocabulaire et le style décrivent bien l’ambiance très sombre, le désarroi des personnes, l’absence d’horizon. Le choix de situer chacune des quatre parties en juillet permet un parallélisme qui éclaire l’évolution de chacun des protagonistes. L’histoire traduit bien cette grande misère collective, dans une atmosphère lourde, noire, dépourvue ou presque d’humanité. Le style haché, manquant de fluidité vient encore ajouter au malaise que l’on éprouve en lisant.
Comment les héros vont-ils se sortir de cette situation ? L’école où se côtoient tous les enfants, quel que soit leur niveau de vie, joue un rôle important de sociabilisation, d’éducation. C’est un moyen important et pourtant le livre décrit bien les limites de cette institution, finalement difficilement capable de capter l’attention, l’intérêt des jeunes, de proposer un sens à leur vie.
Les parents ne jouent ici aucun rôle ou presque, empêtrés qu’ils sont dans leur propre survie, leur désarroi, leur dépression. Les participants s’accordent sur le rôle fondamental des parents dans l’éducation et constatent que la situation de misère collective qui a été créée là, a des répercussions terribles sur la capacité des adultes à répondre aux besoins de leurs enfants. Cela vient encore renforcer l’impression d’impasse totale, d’absence d’avenir, d’absence d’espoir. Là encore le roman dépeint bien ce désespoir.
Nous abordons ensuite le cas de Hacine, car lui doit en outre affronter le problème de l’intégration.
Son père venu travailler à l’aciérie depuis son Maroc natal, n’a jamais vraiment été intégré dans le tissu social. Sa culture reste celle du Maghreb. Son fils Hacine n’a pas ou peu cette culture mais il n’est pas pour cela intégré au milieu social français. Il supporte la double peine : plus marocain et pas encore français. Les participants rappellent qu’il faut deux générations pour qu’une famille migrante s’intègre dans la société. Seule la fille de Hacine pourra se sentir chez elle à Heillange. L’expérience propre des participants vient corroborer ce constat que le roman décrit avec acuité et justesse. Zahia Ziouani, cheffe d’orchestre d’origine kabyle est citée.
Un participant observe que les jeunes héros du roman n’ont pas tous la même gnaque. De la discussion, il ressort que la motivation, la gnaque, est quelque chose de personnel : on l’a plus ou moins ; et le milieu joue également un rôle. Dans ces régions dévastées, on peut comprendre que l’envie, la motivation manquent. Les services sociaux, les politiques sociales doivent contribuer à sauver ceux qui restent. Ils apparaissent malheureusement en décalage par rapport à la réalité quotidienne. La déstructuration familiale et sociale engendrée par la crise industrielle ne favorise pas l’émergence de solutions efficaces. Jean-Louis Etienne, auteur de « Le pôle intérieur » et le prêtre Guy Gilbert, le curé des loubards, sont cités.
Au final, seuls ceux qui partent s’en sortent.
Note du rédacteur : En y réfléchissant après notre rencontre, je me suis dit que l’histoire de l’homme en montrait de nombreux exemples. Les peuples n’ont-ils pas, depuis les origines, toujours migré, toujours fui les zones devenues inhospitalières, jusqu’à en trouver d’autres plus accueillantes ?
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